Perspectives

Le PISA? Parlons-en!

Par Bernie Froese-Germain
Le 7 mars 2014

En moins de 20 ans, le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de l’OCDE est devenu dans le monde entier l’outil par excellence d’évaluation des systèmes nationaux d’éducation. Aucune autre enquête internationale sur l’éducation ne retient autant l’attention que le PISA. Le nombre d’« économies » et de pays participants augmente à chaque cycle d’évaluation. Les pays trouvent de plus en plus important de ne pas en être exclus.

L’intérêt de l’OCDE pour l’éducation au service du développement du capital humain et de la croissance économique n’a rien d’étonnant compte tenu de l’orientation de cette organisation. Dans la perspective de l’OCDE, en cette époque de vive concurrence mondiale entre les économies axées sur l’information, l’éducation est de plus en plus considérée comme un « avantage concurrentiel » important (sinon le plus important) pour un pays, d’où la nécessité de comparer les systèmes d’éducation pour y apporter des améliorations. Les principaux résultats de l’enquête PISA de 2012 sont parus au début de décembre.

Un certain nombre de choses nous dérangent dans le PISA en général et le PISA de 2012 en particulier.

L’attention obsessive prêtée aux classements du PISA font que les pays sont ou bien louangés ou bien pointés du doigt. Pourtant, depuis des années, les éducateurs et éducatrices nous mettent en garde contre des conclusions trop hâtives au sujet des résultats des tests et des tableaux de classement, et pour cause! La qualité et la complexité du système d’éducation d’un pays ne peuvent être réduites à un simple classement. (C’est en quelque sorte comme si on évaluait la santé économique générale d’un pays au moyen d’indicateurs trop restreints, comme le produit intérieur brut (PIB) par habitant.) Non seulement un pauvre classement au PISA ne donne aucune indication des progrès réalisés par un système d’éducation, mais il peut anéantir ces progrès dans la mesure où il incite les autorités à concentrer leurs efforts dans des domaines précis et très limités : les matières scolaires qui seront évaluées au cycle de tests suivants. L’Internationale de l’Éducation (IE) remarque que [traduction libre] « les systèmes d’éducation qui s’améliorent sont souvent ceux qui se trouvent à la queue. D’ailleurs l’OCDE elle-même reconnait qu’en raison de l’échantillonnage, un classement au tableau ne donne pas à lui seul une idée juste. »

Un autre problème du PISA tient au caractère restreint de son évaluation qui se limite à la numératie, à la lecture et aux sciences (et l’ajout en 2012 de la littératie financière ne constitue pas exactement, à nos yeux, un élargissement). Si nous reconnaissons la place centrale de ces matières dans l’éducation, l’idée qu’elles suffisent à témoigner à elles seules de la qualité des systèmes d’éducation nous apparait complètement erronée. Pourtant, tous les trois ans, le PISA réitère son intérêt pour ces matières aux dépens de toutes les autres choses qui se font dans les écoles. Autrement dit, le PISA resserre le cadre dans lequel se situe le débat sur les objectifs généraux de l’éducation publique.

Comme lors du PISA de 2009, les pays et économies asiatiques — Shanghai Chine, Singapour, Hong Kong-Chine, le Taïpei chinois, la Corée, Macao-Chine et le Japon — ont remporté la palme des meilleurs résultats aux tests de mathématiques du PISA de 2012. Selon l’IE, [traduction libre] « on peut se demander dans quelle mesure il est scientifiquement valable et équitable de comparer de petites régions géographiques comme celles de Shanghai, de Macao et de Hong Kong en Chine à des régions beaucoup plus vastes et diversifiées d’autres continents ». L’OCDE n’est-elle pas en train de comparer des pommes et des oranges? D’autres pays, comme le Canada, sont évalués en fonction de leur rendement à l’échelle nationale. Indépendamment de la représentativité (plutôt douteuse à notre avis) de ces petites économies chinoises, elles vont être hissées au rang de témoins du rendement de la Chine dans son ensemble aux tests du PISA.

Or, si les examens du PISA n’ont pas beaucoup d’incidence sur les élèves eux-mêmes ou les écoles, ils exercent une forte influence sur la politique nationale. Dans son étude des répercussions du PISA sur les politiques, Breakspear affirme que [traduction libre] « le PISA est en train de devenir un facteur important des processus nationaux d’élaboration des politiques en éducation. [Il ressort aussi de son étude que] le PISA commence à être utilisé et intégré par les gouvernements nationaux aux politiques et aux méthodes nationales d’évaluation, d’élaboration des normes et de détermination des cibles de rendement en éducation. » Avec le PISA, l’OCDE exerce sur les politiques de l’éducation des économies et pays participants (et même au-delà) une influence énorme et uniformisante qui réduit le cheminement scolaire à une formation professionnelle (Weiner, 2013).

La légère baisse des résultats du Canada en mathématiques au PISA de 2012 a incité le président et chef de la direction du Conseil canadien des chefs d’entreprise, John Manley, à déclarer dans un discours alarmiste : [traduction libre] « Il s’agit là d’une urgence nationale » (Alphonso, 2013). Cette baisse des résultats ne menace pas davantage notre prospérité économique que des résultats à la hausse ne seraient garants de cette prospérité. En réalité, cette prospérité dépend moins des variations mineures dans les résultats des tests que des politiques et tendances économiques et sociales plus vastes.

Comme le rappelle le secrétaire général de l’IE, Fred Van Leeuwen, le PISA semble être ici pour rester : [traduction libre] « Les carrières des ministres peuvent se trouver affaiblies ou renforcées par les résultats du PISA. Celui-ci est maintenant devenu l’autorité en matière d’éducation. En effet, peu importe ce qu’on en pense, il fera dorénavant partie, pendant encore un bon moment, du paysage de l’éducation. » Comme l’indique Dunleavy, la grande difficulté à l’avenir sera de déterminer les leçons qu’on peut tirer ou non des résultats du PISA, et de continuer à faire connaitre nos préoccupations sur les risques que présente une mauvaise utilisation des résultats.

L’important est de ne pas perdre de vue la réalité suivante : pour l’OCDE, le PISA est un instrument puissant de son arsenal grandissant en éducation, que les gouvernements et les entreprises peuvent utiliser pour façonner le système d’éducation de manière à mieux servir leurs intérêts économiques propres.

Est-ce bien pour cela que nous voulons de bonnes écoles et une éducation publique de qualité?

Références

ALPHONSO, Caroline. « Canada's fall in math-education ranking sets off alarm bells », The Globe and Mail, [En ligne], 3 décembre 2013.
[www.theglobeandmail.com/news/national/education/canadas-fall-in-math-education-ranking-sets-off-red-flags/article15730663/] (en anglais).

BREAKSPEAR, Simon. The Policy Impact of PISA: An Exploration of the Normative Effects of International Benchmarking in School System Performance, documents de travail de l’OCDE, no 71, Éditions OCDE, 2012.

DUNLEAVY, Jodene. « Pour une interprétation bien adaptée des résultats du PISA 2009 », Education Canada, [En ligne], été 2011.
[www.cea-ace.ca/education-canada/article/pour-une-interpr%C3%A9tation-bien-adapt%C3%A9e-des-r%C3%A9sultats-du-pisa-2009].

INTERNATIONALE DE L’ÉDUCATION. Key messages from PISA 2012. An analysis and briefing from Education International, [En ligne], 2 décembre 2013.
[http://download.ei-ie.org/Docs/WebDepot/Circular_PISA2012_E.pdf] (en anglais).
[www.ei-ie.org/fr/news/news_details/2788].

VAN LEEUWEN, Fred. « PISA makes it clear that no education system can be successful without confident teachers », TES News (blogue), [En ligne], 3 décembre 2012.
[http://news.tes.co.uk/opinion_blog/b/weblog/archive/2013/12/03/39-pisa-makes-it-clear-that-no-education-system-can-be-successful-without-a-confident-teachers-39.aspx] (en anglais).

WEINER, Lois. « How teachers unions should respond to the PISA test results », blogue New Politics, [En ligne], 4 décembre 2013.
[http://newpol.org/content/how-teachers-unions-should-respond-pisa-test-results] (en anglais).

Bernie Froese-Germain est recherchiste à la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants.

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