Perspectives

Cyberintimidation — La FCE demande une campagne nationale pour l'éducation

Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants
Le 27 juin 2012

Ce qui suit est l’exposé qu’a présenté Paul Taillefer, président de la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE), le 14 mai 2012, au Comité sénatorial permanent des droits de la personne. Le Comité étudie des moyens de prévenir la cyberintimidation et l’intimidation, de protéger les jeunes Canadiens et Canadiennes qui en sont la cible et de leur venir en aide.

« Je vous remercie sincèrement de nous donner la chance de présenter notre position aujourd’hui.

La FCE définit la cyberintimidation comme l’utilisation des technologies de l’information et des communications (TIC) pour intimider, embarrasser, menacer ou harceler une autre personne. La cyberintimidation s’entend également de l’utilisation des TIC de manière à afficher une conduite ou un comportement désobligeant, diffamatoire, dégradant ou illégal.

La FCE a commencé à se pencher sur la question de la cyberintimidation en 2007. À l’Assemblée générale annuelle de la FCE de juillet 2008, les porte-paroles de la profession enseignante du Canada ont adopté un principe directeur détaillé visant à s’attaquer à ce problème.

Les fondements s’appuient sur la prémisse que la création d’écoles sécuritaires et bienveillantes qui favorisent des milieux de travail sains pour les membres du personnel enseignant et des milieux d’apprentissage sains pour les enfants et les jeunes devrait constituer une priorité nationale. Les droits individuels d’accès à l’information et la liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication, doivent être conciliés avec les droits et les responsabilités des enfants et des jeunes et des personnes à qui on fait confiance pour les protéger.

Le principe directeur de la FCE accorde une grande importance à la sensibilisation comme moyen clé d’attaquer de front et de prévenir les préjudices liés au cyberespace ainsi que de protéger les élèves et le corps enseignant à cet égard. Il couvre également les rôles et les responsabilités qu’ont les parents et les tuteurs, les écoles, les conseils ou commissions scolaires et les districts scolaires, les membres du personnel enseignant, les élèves, les organisations de l’enseignement, les ministères de l’Éducation et les gouvernements.

Cependant, depuis l’adoption de ce principe directeur, rien n’indique que le nombre d’incidents de cyberintimidation a diminué. En fait, ce nombre est probablement à la hausse si l’on se fie aux médias et aux sondages.

Notre propre sondage de 2008 sur les dossiers nationaux en éducation a révélé que plus des trois quarts des Canadiens et Canadiennes interrogés connaissaient le terme « cyberintimidation », parmi lesquels 35 % le connaissaient « très bien » et 43 %, « assez bien ». Ces pourcentages seraient probablement plus élevés aujourd’hui.

Nous avons également demandé aux Canadiens et Canadiennes s’ils savaient si des élèves de leur communauté avaient été victimes de cyberintimidation au cours de l’année précédente. Le tiers des personnes sondées ont dit oui et 16 % ont dit connaitre une enseignante ou un enseignant de leur communauté qui avait été la cible de cyberintimidation. De plus, environ 1 personne répondante sur 10 a dit connaitre un ami proche (12 %), un membre de sa famille (11 %) ou une collègue (10 %) qui avaient été victimes de cyberintimidation, tandis que 5 % des personnes sondées ont dit avoir elles-mêmes fait l’objet de cyberintimidation.

Parmi les six problèmes étudiés, le problème de l’intimidation et de la violence constituait en 2010 la plus grande préoccupation des enseignantes et enseignants du Canada, 86 % d’entre eux le considérant comme un problème grave, dont 41 % qui le considéraient « très grave ».

La question est complexe : ce qui est une plaisanterie pour l’un est un acte de cyberintimidation pour l’autre. Mais une chose est claire : l’attention des médias à l’égard de l’intimidation et de la cyberintimidation n’a pas faibli depuis 2007.

L’an dernier, le gouvernement de la Nouvelle-Écosse est devenu tellement préoccupé par la cyberintimidation qu’il a mis sur pied un groupe de travail dirigé par Wayne MacKay, professeur de droit à la Dalhousie University. En mars, le groupe de travail a publié un rapport intitulé Respectful and Responsible Relationships: There's No App for That (relations respectueuses et responsables : il n’y a pas d’app pour ça) dans lequel il déclare ceci :

Les jeunes, dans toute société, constituent souvent le groupe le plus susceptible de repousser les limites, d’expérimenter, d’innover — d’évoluer. Il faut faire participer ces jeunes au processus de lutte contre l’intimidation en Nouvelle-Écosse. Bien que beaucoup de gens des générations plus âgées ne connaissent pas les outils ou la langue de la communication sociale utilisés par les jeunes d’aujourd’hui, les résultats de ces interactions revêtent une importance capitale pour tous et toutes. Ce que les jeunes d’aujourd’hui font avec les innovations technologiques reste flou sur la ligne d’horizon. Néanmoins, les valeurs fondamentales que sont le respect, la responsabilité et les relations humaines positives et de qualité doivent être inculquées, enseignées et transmises tant par les parents que par l’école. Notre réussite collective en dépend. (traduction libre)

La Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants croit que cet énoncé s’applique non seulement à la Nouvelle-Écosse, mais au pays tout entier.

Ce qui a été accompli jusqu’ici grâce à la recherche, aux lois et aux groupes de travail n’est pas suffisant. Nous sommes trop souvent témoins de conséquences tragiques liées à l’intimidation comme la maladie mentale et le suicide chez les jeunes.

Dans un sondage mené en février de cette année, la FCE a demandé aux membres du personnel enseignant de donner leurs perspectives sur les problèmes de santé mentale des élèves de leur école. Près de 4 000 enseignantes et enseignants des quatre coins du pays ont répondu au sondage dans l’une ou l’autre des deux langues officielles.

Nous leur avons demandé d’indiquer lesquels des problèmes ci-dessous constituaient des problèmes pressants dans leur école :

Pour les personnes interrogées, les problèmes les plus pressants étaient les troubles déficitaires de l’attention (TDA et HDA), les difficultés d’apprentissage, le stress et les troubles anxieux.

Nous avons également demandé aux membres du personnel enseignant d’indiquer quels facteurs constituaient des obstacles potentiels à la prestation de services de santé mentale aux élèves de leur école. Comme on pouvait s’y attendre, la plupart des enseignantes et enseignants ont dit qu’il y avait un nombre insuffisant de professionnelles et professionnels de la santé mentale à l’école.

La majorité des enseignantes et enseignants considèrent les facteurs examinés comme des obstacles potentiels à la prestation de services de santé mentale

Les enseignantes et enseignants ont également été invités à dire à quelle fréquence ils voient des élèves se faire traiter injustement, intimider ou taquiner en raison d’un problème de santé mentale. Vingt-et-un pour cent (21 %) des personnes sondées (1 sur 5) ont dit le voir « très fréquemment » ou « fréquemment », et parmi elles, 6 % ont déclaré le voir « très fréquemment ». Seulement 17 % des enseignantes et enseignants ont pu dire qu’ils n’avaient « jamais » vu un enfant se faire traiter injustement en raison d’un problème de santé mentale.

Il y a quelques semaines, Patrick Baillie, Ph. D., de la Commission de la santé mentale du Canada, a pris la parole au Congrès annuel de l’Association canadienne pour une étude pratique de la loi dans le système éducatif (ACEPLSE), à Ottawa, établissant un lien entre l’intimidation et la santé mentale. Il a expliqué que l’historique de victimisation et de mauvaises relations sociales laisse présager l’apparition de problèmes affectifs chez les adolescentes et adolescents, et que les problèmes affectifs récurrents antérieurs sont étroitement liés à une victimisation future. Il a décrit la victime et l’intimidateur types qui sont eux-mêmes susceptibles de souffrir d’un trouble de santé mentale :

L’intimidateur type affiche un comportement grandement externalisé, présente des symptômes d’intériorisation, éprouve tant des problèmes d’inaptitude sociale que des problèmes scolaires, adopte des attitudes et des opinions négatives à l’égard des autres, entretient des idées négatives de lui-même, vient d’un milieu familial caractérisé par le conflit et le mauvais suivi parental, est plus susceptible de percevoir son école comme ayant une ambiance négative, est influencé par les facteurs communautaires négatifs et a tendance à être influencé négativement par ses pairs.

La probabilité relative de souffrir d’un trouble psychiatrique est 9,5 fois plus élevée pour les intimidateurs, 7,9 fois plus élevée pour les victimes masculines d’intimidation et 4,3 fois plus élevée pour les victimes féminines que pour des enfants du même sexe non touchés par l’intimidation. Les diagnostics les plus communs sont le TDA, le trouble oppositionnel, le trouble des conduites et la dépression. (traduction libre)

Les unes après les autres, les études montrent un lien direct entre l’intimidation, les problèmes de santé mentale et la réussite scolaire.

Les membres du personnel enseignant veulent intervenir le plus tôt possible, mais ils ont besoin de soutien des gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux ainsi que des conseils et commissions scolaires.

Ils ont également besoin de l’engagement des fournisseurs du secteur privé. La Newfoundland and Labrador Teachers’ Association définit les technologies de l’information et des communications (TIC) comme suit :

Matériel comprenant, entre autres, toute technologie ou tout système fixe ou sans fil actuel ou nouveau que peuvent employer des individus ou des groupes pour communiquer, se divertir, gérer des données, traiter des textes, avoir accès à Internet, saisir et enregistrer des images, enregistrer des sons et transmettre, recevoir ou stocker de l’information.

Il est temps qu’une conversation nationale officielle ait lieu entre les intervenants et intervenantes en éducation et les fournisseurs privés de TIC. L’industrie doit entendre de première main quelles sont les difficultés auxquelles les écoles, les familles et les communautés se heurtent en tentant de s’attaquer à ce problème. Les intervenants et intervenantes doivent entendre ce que les fournisseurs de TIC font à cet égard, et ce à quoi ils sont prêts à s’engager dans le cadre de leurs responsabilités.

La Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants a présenté des mémoires à plusieurs occasions à des comités parlementaires et elle s’est réunie avec des représentants et représentantes du ministère de la Justice du Canada pour leur demander instamment que des modifications soient apportées au Code criminel afin qu’il traite de cyberharcèlement et de cyberintimidation. La Fédération a demandé que des changements soient apportés aux articles du Code qui portent sur le libelle diffamatoire, les faux messages et la propagande haineuse. Nous pouvons vous fournir des échantillons de notre mémoire si vous désirez des détails techniques à ce sujet.

Les enseignantes et enseignants canadiens souhaitent que le gouvernement du Canada (ministères de la Justice, de la Santé, de la Sécurité publique, de l’Industrie, etc.) reconnaisse les conséquences extrêmes du mauvais usage des technologies, sous la forme de la cyberconduite répréhensible et de la cyberintimidation, en prenant les mesures suivantes :

  • appuyer des campagnes de sensibilisation du public centrées sur une cyberconduite correcte et la prévention de la cyberintimidation;
  • appuyer la modification du cadre réglementaire de la classification des films et des jeux vidéo afin qu’il réduise la vente possible de produits extrêmement violents à des enfants et à des jeunes;
  • appuyer la modification du Code criminel du Canada afin qu’il exprime clairement que l’utilisation des technologies de l’information et des communications pour transmettre un message proférant des menaces de mort ou de lésions corporelles, ou perpétuant la peur ou l’intimidation, constitue une infraction punissable;
  • aider à édicter de nouvelles lois concernant les technologies de l’information et des communications et la cyberconduite répréhensible ou la cyberintimidation qui protègent de préjudices notamment les membres du personnel enseignant et les élèves;
  • faciliter, par des règlements, des lois et des mesures incitatives, un dialogue national avec les fournisseurs de TIC afin que les secteurs privé et public fassent cause commune pour lutter contre la cyberintimidation.

Parallèlement à la stratégie nationale sur la santé mentale récemment lancée par la Commission de la santé mentale du Canada, il est nécessaire de soutenir l’élaboration d’une stratégie nationale sur l’intimidation, y compris la cyberintimidation. Il faudrait d’abord organiser un symposium national réunissant des intervenants et intervenantes en éducation et des leaders communautaires afin d’assurer une approche cohérente d’un bout à l’autre du pays. Dans le cadre de l’engagement du Canada à l’égard de la Déclaration des droits des enfants des Nations Unies, chaque jeune, peu importe où il vit au Canada, a le droit de vivre dans une communauté sécuritaire et de fréquenter une école sécuritaire.

Je vous remercie de cette occasion et vous invite à poser vos questions. »

Webémission du Sénat (à la 26e minute d’enregistrement) : http://hocca.wmod.llnwd.net/a4502/e2/20120514155507_8221_1104.wmv

Section du site Web de la FCE sur la cyberintimidation : http://www.ctf-fce.ca/priorities/default.aspx?index_id=16390&lang=FR

Brochure de la FCE Cyberconseils pour le personnel enseignant : http://www.ctf-fce.ca/Documents/Resources/fr/cyberbullying/2011/Cybertips-francais.pdf

 

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