Perspectives

La sensification… « Pourquoi on fait ça, madame? »

Par Gilberte Godin
Le 7 mars 2014

La FCE et ses comités ont entrepris le projet de définir la pédagogie adaptée au contexte minoritaire des écoles de langue française au Canada. Dans les numéros antérieurs, nous avons présenté trois des quatre concepts interreliés constituant la définition de la pédagogie à l’école de langue française (PELF) : la CONSCIENTISACTION (prendre conscience des enjeux de la francophonie et agir), la DYNAMISATION (inspirer la confiance et la motivation au plan langagier et culturel) et l’ACTUELISATION (situer les enjeux et les apprentissages reliés à la langue et à la culture dans le présent). Nous poursuivons avec le quatrième et dernier concept, « la SENSIFICATION ».

La petite histoire de la sensification

Selon la théorie de l’autodétermination[1], apprendre et se développer est un phénomène naturel qui est inné chez l’être humain.

En lien avec ce constat, le sociologue et éducateur Jean-Pierre Lepri[2] explique que ce que nous apprenons ne nous a pas toujours été enseigné et que ce qui nous a été enseigné n’a pas toujours été appris. En effet, la vie et le milieu dans lequel on vit présentent à tous et à chacun bien des occasions d’apprendre. Selon Lepri, l’apprenant ou l’apprenante apprend ce qui fait sens dans son esprit, ce qui semble utile et pertinent. Lepri est le premier, dans le contexte de la lecture, à avoir utilisé le terme « sensification ».

La place du sens à l’école en contexte minoritaire

Partout dans le monde, les systèmes d’éducation sont principalement pensés pour la majorité. Les programmes d’études, les manuels scolaires et plus récemment les ressources technologiques sont alimentés par l’idéologie dominante. Heureusement au Canada, la Charte canadienne des droits et libertés a favorisé l’implantation des écoles pour les communautés de la minorité linguistique officielle. Selon la recherche, rien de mieux pour les francophones en contexte minoritaire qu’avoir le mandat de gérer leurs propres écoles pour que les différentes facettes de l’éducation fassent « sens » à leurs yeux. Ceci dit, est-ce que dans les écoles de langue française, le « sens » fait l’objet d’autant d’attention qu’il le mérite compte tenu qu’il se trouve au cœur de la motivation d’apprendre et de s’engager au plan linguistique et culturel?

La sensification, c’est quoi?

La PELF définit la sensification comme suit : « Les élèves et le personnel enseignant vivent des apprentissages contextualisés qui donnent du sens à ce qu’ils vivent par rapport à la francophonie ».

Bien des élèves du système de langue française ont principalement des référents culturels en anglais et des comportements langagiers qui ressemblent à ceux des anglophones. Il importe de leur proposer des activités, des tâches, des projets qui collent à la fois à leur réalité et au contexte de l’école de langue française. La PELF traduit cet impératif par le terme « sensifier ».

Pour la PELF, sensifier, c’est saisir l’occasion, chaque fois qu’elle se présente, d’aborder une situation, un problème, un défi, de la perspective de l’apprenant ou de l’apprenante. C’est aussi planifier son enseignement en misant sur des référents qui permettent à l’élève de cheminer sur le plan identitaire.

Buors et Lentz (2011)[3] résument bien l’esprit du concept de « sensification » de la PELF. Ils parlent de situations d’apprentissage qui donnent plein sens à la pratique quotidienne du français. Des situations qui incitent à la réflexion, à la critique et à la créativité, et surtout, à la participation active.

Le numéro 11 de Perspectives qui traitait du concept de « DYNAMISATION » insistait notamment sur l’importance de satisfaire les besoins psychologiques de base (autonomie, compétence, affiliation) des individus pour que ceux-ci voient le sens de s’engager et d’initier une action de leur propre gré. En effet, le sens que les gens accordent aux choses est hautement lié à leur motivation d’agir. En termes de comportement langagier, c’est lorsque la raison - le sens de faire quelque chose - est intériorisé par un individu que celui-ci éprouve de la motivation intrinsèque[4].

En plus de s’articuler autour des quatre concepts fondamentaux, la PELF repose sur des conditions essentielles en classe. Entre autres avantages, ces conditions favorisent un dialogue sain permettant aux élèves de se faire leurs propres représentations, c’est-à-dire leur propre sens, des enjeux reliés à la francophonie.

En bref, la sensification c’est s’assurer que les élèves puissent répondre eux-mêmes à la question : « Pourquoi on fait ça madame? »


[1] Voir le numéro 11 de la revue Perspectives.

[2] Conférence sur le web, www.youtube.com/watch?v=4ZbpqICQHoI, CRÉA, Les Champs dessus, Education authentique.org.

[3] « La programmation éducative en milieu francophone minoritaire : penser autrement pour agir différemment », dans Jules Rocque (dir.) La direction d’école et le leadership pédagogique en milieu minoritaire- considérations théoriques pour une pratique éclairée. Presses universitaires de Saint-Boniface.

[4] LANDRY, ALLARD et DEVEAU. École et autonomie culturelle – Enquête pancanadienne en milieu scolaire francophone minoritaire, Nouvelles perspectives canadiennes, Ottawa, Patrimoine canadien, 2010.

Gilberte Godin est coordonnatrice du projet « La pédagogie à l’école de langue française » à la FCE.

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