Perspectives

La privatisation de l’éducation « fabriquée au Canada »

Par H. Mark Ramsankar
Le 1 novembre 2017

L’éducation représente un marché de plusieurs billions de dollars. D’après Edudemic, un site Web qui fait la promotion des technologies en éducation, ce marché n’est [traduction libre] « pas seulement énorme; il a récemment connu plus de changements que jamais auparavant. De jeunes entreprises poussent pour combler des lacunes et créer de nouvelles technologies au service de ce secteur de plus en plus lucratif. »

La porte de la privatisation a été largement ouverte par les adeptes du mouvement mondial de réforme de l’éducation ou GERM (l’acronyme anglais de Global Education Reform Movement), ces charmantes personnes qui font la promotion des écoles à charte, des programmes de bons d’études, de la concurrence accrue entre les écoles, de la responsabilisation par les tests et du resserrement du programme d’études.

L’Internationale de l’Éducation s’attaque au GERM et à la privatisation de manière concertée et à l’échelle internationale.

Comparativement à d’autres pays, le Canada compte peu d’écoles privées, de sorte que la privatisation et la commercialisation ne constituent pas de gros problèmes dans notre pays… N’est-ce pas?

Et nous n’avons pas d’entreprises commerciales éducatives qui envahissent nos classes. C’est bien ça ou je me trompe?

Et n’aimons-nous pas les tests standardisés? Il n’est pas nécessaire de chercher bien loin pour trouver des exemples de privatisation et de commercialisation.

Nos recherches sur l’éducation de la maternelle à la 12année au Canada montrent une présence et une participation croissantes des entreprises commerciales éducatives.

Ce qui suit vous dit-il quelque chose?

  • Partenariats public-privé… en Nouvelle-Écosse, en Alberta, en Saskatchewan et bientôt au Manitoba (malheureusement)
  • Écoles privées financées par l’État (en Colombie-Britannique, en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba et au Québec)
  • Systèmes de collecte de données, comme PowerSchool de Pearson
  • Applications et sites Web gratuits pour la classe, comme Google Classroom
  • Écoles virtuelles (comme en Saskatchewan)
  • Parrainage de ressources scolaires et d’équipement sportif par des entreprises
  • Pressions en faveur de l’ajout du codage dans les programmes d’études comme conséquence directe du travail de lobbying de l’industrie de la technologie
  • Marketing direct auprès du personnel enseignant, qui contourne les ministères de l’Éducation et les districts scolaires — pensez à la plateforme Microsoft Éducation Canada
  • Paiement de frais de scolarité à des écoles privées pour des élèves ayant des besoins particuliers si le système public ne peut pas répondre à ces besoins
  • Offre d’activités d’apprentissage professionnel au personnel enseignant
  • Sous-traitance de services en milieu scolaire destinés aux élèves ayant des besoins particuliers, comme des services d’ergothérapie, de physiothérapie et d’orthophonie

Trouvez une lacune et vous pouvez être sûr qu’une entreprise offrira de la combler. Les conseils et commissions scolaires à court d’argent sont forcés de jouer le jeu.

La série de reportages du New York Times intitulée Education Disrupted examine la manière dont les entreprises technologiques influencent l’éducation aux États-Unis. Je parierais que la situation est la même ici, au Canada.

Apple, Google, Microsoft, Facebook et d’autres grands noms se font concurrence pour influencer, par la voie de leurs actions philanthropiques, les matières que les écoles enseignent, les outils que les enseignantes et enseignants utilisent, et les méthodes d’apprentissage fondamentales, et pour avoir accès au marché de l’éducation de plusieurs billions de dollars.

Il y a quelques mois, l’entreprise 3P Learning Canada est entrée en contact avec la FCE dans l’espoir de faire de la publicité sur son site Web et dans ses publications.

En tant qu’enseignant, j’avais déjà entendu parler de 3P. De fait, de nombreuses écoles ont acheté son produit vedette, Mathletics, utilisé avec les élèves des classes supérieures de l’élémentaire pour les aider à apprendre leurs tables de multiplication. Une fois que nous avons eu accès à l’ensemble du site, nous sommes tombés sur Rainforest Math, un petit site auparavant gratuit qui avait soudainement disparu de l’Internet, mais que nous adorions et qui nous manquait… et que nous avons retrouvé en achetant Mathletics.

Notre examen du site Web de cette entreprise australienne nous a permis de découvrir une nouvelle initiative (en anglais seulement). 3P Learning amène la philanthropie à un tout autre niveau… un faible niveau à mon avis. Depuis 2014, 3P convertit les bonnes réponses des élèves aux questions de Mathletics en points… qui sont à leur tour convertis en dollars investis dans des projets d’amélioration de l’hygiène et de la qualité de l’eau dans les école du Zimbabwe. Récapitulons : 3P fait la promotion de son produit en se servant des élèves afin d’amasser des fonds pour des œuvres caritatives. La philanthropie au service de l’entreprise! Pourquoi ne pas faire un don directement aux écoles du Zimbabwe?

Les entreprises éducatives Nelson Canada et Disney Learning ont annoncé en juillet (en anglais seulement) qu’elles s’associaient pour offrir des ressources aux parents désireux de poursuivre l’apprentissage à la maison. Le communiqué de presse disait ceci : [traduction libre] « La collection réunit le contenu éducatif digne de confiance de Nelson, enseigné dans les écoles canadiennes, et les personnages bien aimés de Disney. » Il s’agit de la première incursion de Disney Learning — mais certainement pas la dernière — au Canada.

Et les entreprises canadiennes ont elles aussi le secteur de l’éducation à l’œil. Vous avez sûrement entendu parler de Learn Leap Fly, n’est-ce pas?

L’entreprise décrit son application comme une expérience sociale qui rassemble les enfants autour d’une tablette dont l’interface intelligente adapte le défi à la compréhension de l’élève. Permettez-moi de citer le site Web de l’entreprise : [traduction libre] « L’application vise à appuyer l’apprentissage des élèves quand les enseignantes et enseignants et les classes ne sont pas disponibles. » L’équipe a mis l’application à l’essai au Kenya et prévoit maintenant cibler les communautés autochtones du Canada et offrir son aide aux néo-Canadiens et néo-Canadiennes ainsi qu’aux personnes réfugiées.

Et qu’en est-il du manque de fonds nécessaires pour appuyer l’apprentissage des élèves avec des gymnases, des classes et des centres de ressources bien équipés, des ressources technologiques adéquates et des espaces dédiés aux services de soutien? Une bonne partie de l’infrastructure scolaire actuelle a grand besoin d’être rénovée ou remplacée. Et cette réalité, elle aussi, ouvre la porte au secteur privé et place les districts scolaires et les écoles dans une position de vulnérabilité.

Il y a quelques années, Canadian Tire a fait une offre aux provinces et territoires dans laquelle l’entreprise invitait les écoles à participer à un sondage sur le bien-être et à dresser un plan de bien-être afin d’obtenir des crédits pouvant servir à acheter de l’équipement d’éducation physique à partir d’une liste d’articles de Canadian Tire. Voilà une entreprise — et même une grande icône canadienne — qui laisse un gouvernement, lequel sous-finançait les écoles, s’en tirer à bon compte.

Nous constatons aussi que les idées, les techniques, les pratiques et le vocabulaire du secteur privé sont importés dans le secteur public pour lui donner un air plus « commercial ». Par exemple, certaines commissions scolaires publiques anglophones du Québec parlent de leurs élèves comme leur « clientèle ».

Nous constatons aussi que les idées, les techniques, les pratiques et le vocabulaire du secteur privé sont importés dans le secteur public pour lui donner un air plus « commercial ». Par exemple, certaines commissions scolaires publiques anglophones du Québec parlent de leurs élèves comme leur « clientèle ».

Et l’une de nos organisations Membres a signalé que l’employeur utilisait des mots comme « efficacité », « normes », « résultats » et « produits livrables » à la table de négociation comme si les enseignants et enseignantes travaillaient à assembler des robots.

Le secteur privé, qui n’a de comptes à rendre qu’à ses actionnaires, s’immisce dans nos institutions démocratiques, lesquelles doivent rendre des comptes à tous les contribuables canadiens.

Si le financement de l’éducation était suffisant, la privatisation et la commercialisation n’envahiraient pas tant nos écoles. De plus, qu’en est-il de l’importance excessive accordée au testage standardisé qu’on présente comme une mesure exacte du rendement des élèves? Son coût est élevé et sa valeur, plutôt faible. Il y a de meilleures façons de mesurer et de célébrer la réussite que de jouer au jeu des chiffres.

Voici une idée qui vaudrait la peine d’être imitée.

En juillet dernier, 29 pays ont pris part aux deuxièmes Jeux mondiaux des peuples autochtones (en anglais seulement) qui ont eu lieu dans les nations signataires du traité 6, d’où vient le chef Wilton Littlechild, l’un des défenseurs des droits de la personne du programme Parler vrai au pouvoir Canada de la FCE.

Ce qui est unique dans ces jeux, c’est qu’en plus des habituelles compétitions où il y a des gagnants et des perdants, on met également l’accent sur des sports non compétitifs comme le tir à l’arc, la lance et les jeux de mains traditionnels. Les athlètes ont de plus participé à des forums sociaux, à des conférences jeunesse, à des présentations de talents et de traditions autochtones, ainsi qu’à des échanges de mets traditionnels. Cet accent mis sur l’importance de la communauté et la célébration des compétences et des connaissances acquises plutôt que sur l’importance de savoir qui est le meilleur à un moment précis est, selon moi, une chose que les communautés non autochtones devraient imiter. On pourrait commencer par éliminer complètement les tests standardisés ou, à tout le moins, repenser l’échantillonnage aléatoire, si effectivement c’est une vérification des systèmes que le gouvernement veut.

Au Canada, la Charte canadienne des droits et libertés garantit l’accès à une éducation publique à tous les enfants sans exception. La question qui se pose est donc la suivante : pourquoi les ressources humaines et financières ne sont-elles pas suffisantes pour permettre à tous les enfants canadiens — en particulier les enfants autochtones — d’avoir un accès équitable à une éducation publique de qualité?

Nous devons sensibiliser davantage le personnel enseignant et le grand public à cette question, notamment en réaffirmant la valeur de l’éducation publique et la nécessité pour les écoles publiques d'être entièrement financées par les recettes fiscales. Mais en tant que société, nous devons prendre du recul et adopter une vision idéologique et philosophique autour du débat sur la privatisation et la commercialisation.

Nous devons commencer à considérer nos élèves comme la ressource la plus précieuse que nous ayons et veiller à ce qu’ils aient les outils nécessaires pour participer à l’avenir économique de notre pays avec ses inévitables turbulences.

H. Mark Ramsankar est le président de la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants pour la période de juillet 2017 à juillet 2019.

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Le magazine Web Perspectives est publié par la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE), une alliance nationale d’organisations provinciales et territoriales qui représentent plus de 238 000 enseignantes et enseignants des écoles élémentaires et secondaires au Canada.

Rédactrice en chef : Francine Filion | Traduction et révision : Marie‑Caroline Uhel et Marie‑Hélène Larrue
Correction d’épreuves : Denise Léger
Conception graphique : Nathalie Hardy et Jean-Louis Lauriol | Conception web : Greg Edwards

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