Perspectives

L’éducation avant les profits : Un mouvement mondial de réponse à la privatisation de l’éducation

Par Bernie Froese-Germain
Le 1 novembre 2017

Sur le thème « L’éducation avant les profits », le Forum canadien sur l’éducation publique de 2017, qui s’est tenu en juillet à Ottawa, a réuni des membres du corps enseignant, des porte-paroles de la profession de même que des représentantes et représentants de conseils et commissions scolaires, d’administrations publiques et d’organisations non gouvernementales pour qu’ils discutent de l’incidence de la privatisation de l’éducation publique au Canada et dans le monde.

Cette question n’est pas nouvelle pour la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE). En 2006, elle a fait paraître une étude qu’elle a réalisée avec ses partenaires du milieu de l’éducation sur l’état de la commercialisation dans les écoles publiques canadiennes, qui a bénéficié d’une large couverture médiatique. Depuis 20 ans, elle a aussi travaillé en étroite collaboration avec ses alliés pour empêcher l’intrusion du Réseau Actualités-Jeunesse (conçu selon le modèle de Channel One aux États-Unis) à la fin des années 1990, préparé des mémoires sur les conséquences pour l’éducation du commerce et des accords d’investissement internationaux, et publié des écrits sur les partenariats public-privé, le choix d’écoles, y compris les écoles à charte, et d’autres questions connexes.

Plus récemment, la FCE a joué un rôle actif dans la campagne du Mouvement mondial de réponse de l’Internationale de l’Éducation (IE) pour laquelle elle a produit un rapport sur la privatisation de l’éducation de la maternelle à la 12année au Canada à partir des résultats d’un sondage mené auprès de ses organisations Membres en 2016.

La FCE a aussi collaboré avec l’IE et l’Alberta Teachers’ Association au projet « We the Educators/Nous, Éducateurs et Éducatrices » qui cherche à lancer un nouveau débat sur l’avenir de l’éducation publique, dont les questions soulevées par la rencontre de la technologie et de la privatisation. La deuxième journée du Forum a été consacrée à ce projet.

Avec son allocution d’ouverture du Forum, le secrétaire général adjoint de l’IE, David Edwards, a donné le ton en signalant différentes tendances qui se manifestent à l’échelle mondiale et qui ont une incidence sur l’éducation : les inégalités grandissantes, les menaces posées par le commerce et les accords d’investissement internationaux (en particulier le dispositif de règlement des différends entre un investisseur et la Partie contractante d’accueil), et les attaques contre les idéaux et la pratique démocratiques qui alimentent la xénophobie dans le monde entier.

En outre, le porte-parole de l’IE a rappelé l’énorme défi que représente pour le personnel enseignant et ses syndicats la déprofessionnalisation de l’enseignement. Il entendait par là le fait que la connaissance et le savoir-faire des enseignantes et enseignants sont traités comme une simple « transmission de contenu », que les conditions d’admission dans la profession sont abaissées et que l’autonomie professionnelle est de moins en moins respectée.


Angelo Gavrielatos, directeur de projet du Mouvement mondial de réponse de l’IE, et David Edwards, secrétaire général adjoint de l’IE.

Une autre tendance prend de l’ampleur, celle de la privatisation et de la commercialisation de l’éducation. D’ici 2020, d’après les estimations, la valeur du marché mondial de l’éducation atteindra le chiffre stupéfiant de 6,3 billions de dollarsi (3,7 billions pour le seul secteur de la maternelle à la 12année).

Le directeur de projet du Mouvement mondial de réponse de l’IE, Angelo Gavrielatos, a décrit l’éducation comme un nouveau territoire à explorer et à exploiter pour les tenants de la privatisation, car seule une petite proportion de ce marché a été exploitée jusqu’à présent. De toute évidence, les enjeux financiers sont énormes.

L’appel à l’action de l’IE contre la privatisation de l’éducation, projet approuvé à son Congrès mondial à Ottawa en 2015, s’est concrétisé par la campagne appelée Mouvement mondial de réponse. En expliquant la campagne, Angelo Gavrielatos a commencé par dire qu’il s’agissait là d’« une action personnelle » parce qu’« elle concerne mes enfants, les enfants de ma voisine… De fait, elle concerne tous les enfants et leur droit de recevoir leur enseignement de personnes hautement qualifiées et bien appuyées » [traductions libres].

Ce problème de la privatisation et de la commercialisation de l’éducation est d’une très vaste portée, trop vaste pour qu’un syndicat ou même un pays puisse y faire face seul, d’où la nécessité d’une action mondiale. Le problème est en plus aggravé par la tendance des gouvernements à se retirer de l’espace démocratique qui supposerait la protection et la promotion de l’éducation et des autres services publics, ce qui se traduit par ce qu’on appelle un déficit démocratique. Le vide laissé est vite rempli, avec la bénédiction des gouvernements, par des entreprises commerciales et d’autres intervenants non étatiques. La campagne du Mouvement mondial de réponse a pour objectif de faire pression sur les gouvernements pour qu’ils reprennent possession de cet espace et fassent ce pour quoi ils ont été élus, c’est-à-dire défendre avec fermeté l’intérêt public en mettant en place les cadres législatifs et financiers nécessaires pour assurer une éducation publique de grande qualité à tous les enfants.

Le Mouvement mondial de réponse a deux cibles principales : les modèles des écoles à faibles frais de scolarité et à but lucratif dans l’hémisphère Sud (p. ex. celles de l’entreprise Bridge International Academies), et les tests standardisés et d’autres aspects du mouvement mondial de réforme de l’éducation (ou GERM) [en anglais] dans l’hémisphère Nord. Il s’est accompagné de multiples stratégies qui se sont étendues aux sphères politique, médiatique, légale, financière et industrielle.

Les entreprises commerciales éducatives sont parfaitement conscientes des débouchés lucratifs qu’ouvrent les Objectifs de développement durable. Tandis qu’on élaborait ces objectifs et, en particulier, le quatrième qui propose de garantir à tous les enfants d’ici à 2030 l’accès gratuit et équitable à un cycle complet d’enseignement primaire et secondaire de qualité, ces entreprises appréciaient toutes les possibilités de gains en marge de ces objectifs, notamment les supposées écoles privées à faibles frais de scolarité.

Tout le travail qui accompagne la campagne du Mouvement mondial de réponse dans chacun des pays ciblés de même que notre action politique s’appuient sur les résultats de la recherche. Par exemple, l’étude sur le rôle de Bridge International Academies (BIA) en Ouganda (en anglais) (réalisée par le chercheur canadien Curtis Riep qui en a présenté les résultats au Forum) a révélé que le modèle d’affaires de l’entreprise reposait sur les caractéristiques suivantes :

  • Personnel enseignant non certifié et sous-payé
  • « Ordinateurs-enseignants » — lecteurs électroniques sur tablette avec plans de leçon extrêmement prescriptifs (ce que Curtis Riep appelle la « nouvelle pédagogie des opprimés »)
  • Programme d’études non agréé
  • Installations scolaires inadéquates (que l’auteur qualifie de « poulaillers pour enfants »)
  • Écoles sans permis
  • Frais de scolarité inabordables — Une famille ayant des revenus moyens en Ouganda doit payer environ 25 % de son revenu total pour envoyer un enfant dans une école de BIA ou 50 % pour deux enfants

Dans sa publicité, BIA présente ces écoles inabordables de faible qualité aux parents comme étant des établissements de « calibre mondial ». Dans son modèle d’affaires, les enfants sont purement et simplement des « marchandises durables ».

Cette étude a servi à guider le gouvernement ougandais dans sa décision de fermer 63 écoles de BIA l’an dernier (en anglais) parce qu’elles ne répondaient pas aux exigences légales et éducationnelles du pays.

Angelo Gavrielatos a ajouté que Pearson, la plus importante entreprise commerciale éducative du monde (présente dans 90 pays dont le Canada), diffère des autres entreprises éducatives de par l’influence qu’elle exerce sur la politique éducationnelle dans le monde. De fait, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a conclu un contrat avec Pearson pour que cette entreprise conçoive les cadres cognitifs du PISA 2015 et 2018. Comme le porte-parole du Mouvement mondial de réponse l’a signalé, si la campagne a ciblé Pearson, c’est parce que [traduction libre] « on ne peut pas s’attaquer à tout le monde en même temps ». Les campagnes qui réussissent ciblent un objectif précis. L’approche commerciale de Pearson consiste à repérer une « faiblesse » dans le système éducatif, comme de faibles résultats aux tests (PISA, programmes de tests nationaux, etc.), et à proposer ensuite de pallier la faiblesse avec son large éventail de produits et de services en promettant des résultats supérieurs. C’est ainsi que Pearson en vient à occuper une place prépondérante dans la chaîne d’approvisionnement de l’éducation.

Conscient des difficultés auxquelles peuvent se heurter les syndicats de l’enseignement en participant au Mouvement mondial de réponse compte tenu de leurs programmes d’activités déjà bien remplis, Angelo Gavrielatos a suggéré d’intégrer la campagne directement dans le programme central d’activités du syndicat, par exemple en faisant reconnaître la grande menace que représente la privatisation pour les salaires et les conditions de travail du personnel enseignant et son incidence négative sur divers aspects du bien-être économique. Il a rappelé que [traduction libre] « la privatisation est le cancer qui exerce une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail ».

En raison du vaste réseau mondial qu’ils forment tous ensemble, les syndicats de l’enseignement sont des moteurs puissants du Mouvement. Non seulement ils peuvent le porter jusqu’aux lieux les plus éloignés de la planète, mais ils peuvent aussi compter sur l’appui de précieux alliés, les parents et les communautés locales.

Angelo Gavrielatos a salué le solide soutien que la FCE apporte à la campagne depuis deux ans et insisté sur le besoin de susciter encore plus de débat public sur ces questions importantes. Le site de « We the Educators/Nous, Éducateurs et Éducatrices » donne la possibilité de le faire; il fait partie des moyens dont nous disposons pour contrer la menace de la privatisation.


i 6,3 millions de millions.

Bernie Froese-Germain est recherchiste à la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants.

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Le magazine Web Perspectives est publié par la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE), une alliance nationale d’organisations provinciales et territoriales qui représentent plus de 238 000 enseignantes et enseignants des écoles élémentaires et secondaires au Canada.

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