Perspectives

Oui à la disponibilité, non aux zombies!
Sur l’utilisation réfléchie des communications numériques quand on enseigne

Par Joni Turville
Le 23 mars 2018
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[Traduction libre]
Je vérifie mon courriel à la pause de midi et je vois deux messages, arrivés le matin, d’un parent qui a pris l’habitude de m’en envoyer plusieurs par jour. Le dernier message dit : « Vous n’avez pas répondu à mon message et j’ai remarqué que votre ordinateur est allumé toute la journée. Vous ne l’entendez pas sonner quand un courriel arrive? » Je ne peux pas lui écrire pendant que j’enseigne, mais elle n’a pas l’air de le comprendre. Je me demande si mes réponses rapides n’ont pas eu pour effet de l’encourager à m’envoyer encore plus de messages[1].

Les anecdotes recueillies dans le cadre d’une étude sur l’expérience des enseignantes et enseignants de la maternelle à la 12e année avec la communication numérique, dans ce cas le courriel, montrent que les technologies des communications d’aujourd’hui s’accompagnent d’un lot de complexités. L’exemple ci-dessus signale une difficulté à laquelle les personnes qui ne travaillent pas dans des écoles ne pensent pas forcément, le fait que les enseignantes et enseignants ne peuvent en général traiter leurs courriels que le matin, avant la classe, pendant les pauses officielles, en fin de journée ou après la classe. Normalement, une enseignante ou un enseignant passe la journée à échanger avec les élèves et reste très peu de temps à son bureau. Il lui est donc difficile de répondre aux courriels, qui s’accumulent.

La nature changeante des communications dans les écoles

De nos jours, une grande partie de la communication, y compris dans le contexte des classes de la maternelle à la 12e année, passe par la technologie numérique, laquelle est indéniablement très pratique. On peut envoyer un message n’importe quand et n’importe où, à condition d’avoir accès à un appareil et à un réseau. On peut cependant se demander comment cette technologie numérique a transformé la conception traditionnelle que les élèves, les parents, les collègues et d’autres ont de la disponibilité et de la sollicitude. Un enseignant se rappelle un moment où il avait voulu parler avec des collègues :

Je décide d’aller faire une pause à la salle du personnel pour demander l’avis de mes collègues sur un problème que j’ai avec une élève. La salle est vide. Pendant ce temps, mon appareil n’arrête pas de sonner pour me signaler l’arrivée de courriels de mes collègues que je sais être à quelques pas de moi. J’aurais préféré qu’ils viennent me parler plutôt que de m’envoyer des courriels.

Quand on enseigne, contrairement à ce qui se fait dans d’autres professions, il n’est pas facile de collaborer avec des collègues pendant la journée. Une enseignante peut se sentir parfois isolée de ses collègues, parce que, toute la journée ou presque, elle travaille en classe avec des groupes d’élèves (Flinders, 1988; Ostovar-Nameghi et Sheikhahmadi, 2016). Si elle a besoin de chercher conseil, elle ne peut le faire qu’avant le début ou après la fin des classes, ou encore durant les pauses officielles. Cette anecdote témoigne d’une nouvelle réalité : l’intensification de la communication numérique fait que les enseignants et enseignantes peuvent choisir de rester dans leur classe pour se rattraper dans leur correspondance numérique au lieu d’aller échanger avec leurs collègues.

Les écoles sont des communautés constituées de membres du corps enseignant et d’autres personnes qui, ensemble, travaillent pour le bien des élèves. L’un des lieux où ces personnes se rencontrent typiquement est la salle du personnel. Dans ce lieu de détente et d’intimité, il est possible d’échanger des histoires et des outils pédagogiques en toute simplicité. Qu’arrive-t-il alors lorsqu’un enseignant, par exemple, trouve une salle du personnel vide à un moment où il aurait justement besoin de parler à un ou une collègue? Devant les chaises vides et une cafetière qui l’est peut-être tout autant, l’enseignant peut éprouver de la déception. La communauté court aussi le risque que le sentiment d’appartenance souvent présent dans ce genre de lieu s’affaiblisse. La possibilité que le courriel donne d’établir des liens avec d’autres en tout temps et en tout lieu fait naître, simultanément et paradoxalement, le danger de créer un sentiment d’isolement.

Le courriel, une attaque de zombies! Mais qui sont les zombies?

Dans un article du New York Times, Chuck Klosterman (2010) compare le courriel à une attaque de zombies. Il explique que, comme les zombies, les courriels ne cessent jamais d’arriver, peu importe ce qu’on fait. Plus on en lit, plus on y répond et plus on en produit. On en vient à avoir le sentiment qu’en effaçant continuellement ce qui apparaît sous nos yeux, on peut survivre (paragraphe 15). Assez parlante, la métaphore de Chuck Klosterman (2010) soulève néanmoins la question suivante : qui sont les zombies? Si, comme le dit l’auteur de l’article, un zombie est un organisme qui ne parle et ne pense pas, et si son seul motif est la consommation, alors peut-être sommes-nous les zombies. Nous arrêtons-nous parfois pour nous demander pourquoi nous devons nous occuper de nos courriels ou s’il y a un meilleur moyen de communiquer avec les gens dont les noms figurent dans notre boîte aux lettres électronique?

L’idée de l’endormissement ou de l’engourdissement n’est pas nouvelle pour ceux et celles qui travaillent en écologie médiatique ou dans un domaine connexe. Le fameux ouvrage de Marshall McLuhan (McLuhan et Fiore, 1967) s’intitulait au départ The Medium is the Message (le médium, c’est le message), mais quand il est revenu de la composition, le mot « message » était devenu « massage » (McLuhan, 2017). Marshall McLuhan a décidé de garder la coquille parce qu’il estimait qu’effectivement, la technologie nous masse au point de nous amener à un état d’engourdissement (McLuhan, 2017, paragraphe 1). Comme il le dit, [traduction libre] « [l]es environnements sont invisibles. Leurs règles de base, leurs structures omniprésentes et leurs tendances générales échappent au premier regard. » (p. 84-85) Il affirme que nous avons le sentiment de nous servir de la technologie alors que la technologie aussi se sert de nous. Pour vraiment bien réfléchir à l’utilisation que nous faisons de la technologie tel le courriel, nous devons sortir de l’engourdissement et prendre conscience de notre utilisation de la technologie pour voir le travail qu’elle fait sur nous. Les récentes discussions sur la « mobidépendance » (la dépendance au cellulaire) montrent que les gens peuvent devenir si attachés à leur appareil qu’ils se trouvent presque en état de panique s’ils ne l’ont pas (King, Valença, Silva, Baczynski, Tarvalho et Nardi, 2013; Nagpal et Kaur, 2016).

L’omniprésence des outils numériques en éducation

Dans certaines écoles, le personnel enseignant est tenu d’utiliser des outils numériques qui produisent une grande quantité de courriels. Par exemple, de nombreuses écoles utilisent des systèmes d’information pour afficher des renseignements sur l’assiduité, les devoirs des élèves, leurs notes ou d’autres choses. Les parents et les élèves peuvent s’abonner au système de sorte que, lorsqu’une enseignante met à jour les notes de l’élève, un courriel est envoyé pour l’annoncer. Si cette annonce soulève une question ou une préoccupation, le parent ou l’élève enverra à son tour un courriel à l’enseignante. Imaginez combien de messages pourraient résulter d’une simple mise à jour pour une enseignante qui a une centaine d’élèves, alors qu’autrefois, il aurait suffi d’une note dans un cahier de notes!

Certes, nombreuses sont les raisons pour lesquelles il est utile aux parents et aux élèves d’être tenus au courant des notes et de l’assiduité, mais on peut se demander en quoi consiste une communication « suffisante ». Les parents et les élèves ont-ils besoin de recevoir de multiples rappels au moyen du courriel, des textos ou des sites Web de classes? La prolifération des communications ne risque-t-elle pas aussi d’empêcher le développement du sens des responsabilités chez les élèves, qui n’ont plus à faire d’efforts pour suivre les activités de leur école?

Un autre facteur vient compliquer la manière dont l’enseignant choisit de gérer son courriel : son souci pour ses élèves. Établir un bon lien avec ses élèves fait partie de ce qui rend l’enseignement si satisfaisant, et la disponibilité est un élément fondamental de la profession. Rappelons que, comme le signale Gabriel Marcel (1984), la disponibilité va bien au-delà de la seule présence physique. Elle suppose l’ouverture, le don de soi. Que l’enseignante ou enseignant soit disponible, toutefois, n’est pas seulement important pour les élèves, les parents et les collègues, mais aussi pour eux-mêmes, leur famille et leurs amis. C’est pourquoi il revient à l’utilisatrice ou utilisateur de décider quelle forme de gestion des communications lui convient le mieux. Pour reprendre les mots de Michel Foucault (1988), « l’on doit devenir le médecin de soi-même ». Il est essentiel que les membres de la profession enseignante déterminent quelles pratiques de communication par courriel enrichissent leurs mondes professionnels et leurs vies personnelles, et qu’ils prennent des mesures quand ces communications deviennent plus un fardeau qu’un avantage.



[1] Cet article est inspiré de l’ouvrage Email in the Life of K-12 Teachers: Phenomenological, Postphenomenological and Posthuman Explorations (University of Alberta) de Joni Turville (à paraître en 2018).



Références

FLINDERS, D. J. « Teacher isolation and the new reform », Journal of Curriculum and Supervision, vol. 4, no 1, 1988, p. 17‑29.

FOUCAULT, M. Les techniques de soi; cité dans MARTIN, L. H., H. GUTMAN et P. H. HUTTON, éd., Amherst, Massachussetts, The University of Massachusetts Press, 1988.

KING, A. L., et autres. « Nomophobia: Dependency on virtual environments or social phobia? », Computers in Human Behavior, vol. 29, no 1, 2013, p. 140-144.

KLOSTERMAN, C. « My Zombie, Myself: Why Modern Life Feels Rather Undead », The New York Times, [En ligne], 3 décembre 2010. [www.nytimes.com/2010/12/05/arts/television/05zombies.html?pagewanted=all].

MARCEL, G. The Philosophy of Existentialism, Seacaucus, New Jersey, Citadel Press, 1984.

MCLUHAN, E. Commonly asked questions (and answers), [En ligne], 2017. [https://www.marshallmcluhan.com/common-questions/].

MCLUHAN, M., et Q. FIORE. The Medium is the Massage, Londres, Royaume-Uni, Penguin, 1967.

NAGPAL, S. S., et R. KAUR. « Nomophobia: The problem lies at our fingertips », Indian Journal of Health and Wellbeing, vol. 7, no 12, 2016, p. 1135-1139.

OSTOVAR-NAMEGHI, S. A., et M. SHEIKHAHMADI. « From Teacher Isolation to Teacher Collaboration: Theoretical Perspectives and Empirical Findings », English Language Teaching, vol. 9, no 5, 2016, p. 197-205.


Joni Turville est secrétaire exécutive adjointe à l’Alberta Teachers’ Association et doctorante à l’Université de l’Alberta.

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